Pour Turin, le dossier Fiat est révélateur des rigidités du marché du travail italien
Italie mardi 14 décembre 2010
Par Stéphane Bussard, envoyé spécial à Turin
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Plus que toute autre région du pays, le Piémont souffre de la crise économique, en particulier l’industrie. Les négociations entre syndicats et le groupe automobile étant rompues, les autorités craignent une délocalisation.
«La partie qui est en train d’être jouée à Mirafiori entre Fiat et les syndicats ne concerne pas que Turin, mais toute l’Italie. Tous les sites de Fiat dans le pays pourraient en subir les conséquences.» Dans une salle enfouie au sous-sol du centre de Congrès Incontra, au centre de la capitale du Piémont, les acteurs locaux, syndicats de travailleurs et patronaux, politiciens, sont réunis pour «donner un avenir à l’économie du Piémont» dont 35% de la production est destinée à l’exportation et dont 70% de l’activité proviennt du secteur industriel. Ils ne cachent pas leur inquiétude quant à l’avenir d’un emblème déjà écorné de l’économie régionale, Fiat. Récemment, Sergio Marchionne, directeur général des groupes italien Fiat et américain Chrysler a fustigé la rigidité du marché du travail de la Péninsule, menaçant de délocaliser le constructeur automobile. L’enjeu est considérable: Fiat et Chrysler envisagent d’investir un milliard d’euros (1,3 milliard de francs) sur le site turinois pour produire jusqu’à 280 000 véhicules par an, des 4X4 de classe supérieure Jeep et Alfa Romeo.
Responsable de la recherche et des affaires internationales à la Confindustria du Piémont, l’organisation patronale italienne, Mauro Zangola est remonté: «Les conquêtes des syndicats étaient justifiées quand l’économie allait bien. Aujourd’hui, la mondialisation oblige à nous aligner. Une région de 4 millions d’habitants comme le Piémont ne peut se permettre de perdre une telle opportunité.» Depuis le début décembre toutefois, les négociations ont été rompues. Davide Gariglio est conseiller régional du Parti démocrate de centre gauche. Il tire lui aussi la sonnette d’alarme: «Sans cet investissement, Fiat va vers sa disparition. Le drame serait majeur, car il y a le site de Mirafiori, mais il y a aussi un énorme réseau de sous-traitants qui travaillent par ailleurs pour Volks¬wagen et Peugeot. Si Fiat disparaît, ces derniers n’auront plus de raison de rester ici.» Le conseiller régional explique les raisons du bras de fer entre Sergio Marchionne et certains syndicats: «Le groupe automobile ne veut pas appliquer les contrats nationaux de la métallurgie. Car il faut le rappeler, en Italie, il y a une solidarité intersectorielle. Si une brèche est ouverte, c’est tout l’édifice qui s’effondre. La Confindustria du Piémont ne cache pas qu’elle craint aussi ce scénario.»
Entreprises trop petites
A l’image des patrons, Davide Gariglio reste néanmoins très critique. Pour lui, il ne faut pas s’étonner d’avoir des investissements étrangers réduits à leur portion congrue: «Les investisseurs n’ont pas confiance dans les lois, craignent la bureaucratie des administrations publiques et la lenteur de la justice. Le pays est beaucoup trop fragmenté en une multitude de pouvoirs locaux: 8000 communes, plus de 20 régions et une centaine de provinces.» Turin, qui fut une pionnière dans l’industrialisation du pays, souffre plus que d’autres régions avec un taux de chômage de 8 à 9%. Journaliste au quotidien turinois la Stampa, Marco Castelnuovo relève que Fiat avait déjà failli disparaître en 2003. «Turin s’est diversifié et affranchi quelque peu de l’industrie automobile. Mais elle n’a pas réussi à y substituer une autre industrie suffisamment porteuse.»
Mauro Zangola, de la Confindustria, est inquiet pour sa région, mais aussi pour l’Italie, acculée par une dette de 1800 milliards d’euro et un déficit de 118% du PIB. A ses yeux, les entreprises italiennes sont trop petites pour faire face à la mondialisation. Il appelle les PME à se mettre ensemble dans des clusters. Il fustige le gouvernement italien qui n’investit que 100 millions d’euros dans la recherche. «C’est ridicule», déplore-t-il. «Nous nous sentons délaissés par les politiques», ajoute-t-il. Il mentionne à cet égard la même initiative qui a été lancée en Italie et en France. Dans l’Hexagone, le président Sarkozy était présent, en Italie, pas un seul politicien. Pour Davide Gariglio, le comble, c’est de voir «des entreprises du Piémont délocaliser non pas en Chine ou en Roumanie, mais en Suisse, un pays similaire. Cela prouve qu’il y a un vrai problème en Italie.»





